Immigration : Canada, eldorado

Depuis quelque temps, de nombreux Camerounais choisissent cette destination où ils espèrent avoir une vie meilleure.


Par Paulette Ndong


Canada pour tous

«Tu as un projet d’immigration au Canada pour une résidence temporaire ou permanente?», «Entrée express ou Arima?», «Pourquoi tu ne te lances pas?». Ce sont là quelques messages que des agences d’immigration utilisent pour faire du marketing sur leurs comptes Tiktok. Dans ces messageries, le nombre de commentaires est impressionnant. Plusieurs personnes se renseignent sur la procédure à suivre pour pouvoir voyager question de «fuir la misère et le chômage». «La misère de mbeng [l’Occident , ndlr] est mieux que celle du pays », indique cette communauté Tiktok. Et un responsable marketing et communication demande à la communauté d’appeler le numéro qui s’affiche sur leur compte. Une fois fait, une dame vous accueille avec une voix rassurante au bout du fil. «Madame ne vous inquiétez pas. Vous êtes au bon endroit. Sachez déjà que le mois dernier – octobre 2023- nous avons eu deux visas. La procédure va de six à huit mois chez-nous».

Grâce à elle, vous aurez des informations sur la composition du dossier, la somme d’argent que vous devez apprêter et le métier que vous désirez exercer au Canada. «Madame pour un début, vous devez effectuer une inscription préalable. Elle revient à 50000 Fcfa si vous êtes célibataire sans enfants et 100000 Fcfa si vous êtes mariée avec une famille». Après cette étape, le postulant aura un entretien avec un consultant qui va étudier son profil et lui proposer un programme. Le plus prisé est le programme de travail en permanence au Québec (Amira). L’accompagnement va d’un à trois millions Fcfa. Les métiers les plus sollicités sont entre autres, menuisier, éducateur, aide-éducateur, infirmière, aide-soignante, charpentier, enseignant.

Résidence permanente

Mabelle Ngo Ntep fait partie des personnes qui ont sollicité le programme Amira. Infirmière de profession, elle espère décrocher sur place un permis de travail ouvert. Car ce dernier permet aux étrangers de travailler pour n’importe quel employeur au Canada contrairement au permis de travail lié à un employeur donné. Au Cameroun, elle estime être mal rémunérée. « Je suis infirmière diplômée d’Etat (Ide). J’ai eu mon diplôme en 2013, je n’ai jamais été recrutée dans la Fonction publique. Je travaille énormément dans un hôpital de Yaoundé, mais le salaire frise la misère. J’ai à peine 100000 Fcfa le mois. J’ai une famille à nourrir et en plus je dois prendre soin de moi. Vraiment c’est un stress permanent», se plaint-elle. Dans la formation hospitalière où travaille cette mère de famille, une dizaine de personnel soignant a déjà déserté le service. «Même les médecins sont en train de partir au Canada. C’est mieux là-bas», confie cette infirmière qui compte quitter le Cameroun dans les tout prochains mois.

Pour que le processus aboutisse, elle y a passé un an. «J’ai commencé depuis l’année dernière -2022-. J’ai dépensé cinq millions Fcfa. C’est l’argent de plusieurs tontines et je ne regrette pas», lâche Mabelle Ngo Ntep. Cette mère de trois enfants a d’ailleurs participé en ligne à la «semaine nationale de l’immigration francophone» qui s’est tenue du 5 au 11 novembre dernier. Cette 11e édition avait pour thème : « Terre accueillante ». Le lien des informations liées à cette célébration a également été posté sur la page Facebook du Haut-commissariat du Canada au Cameroun. « Planifier votre vie au Canada » ; «préparer votre départ pour le Canada» ; «obtenir des services en français après votre arrivée au Canada» sont, entre autres, des informations qui meublent les rubriques de cet événement.

Le centre qui l’accompagne aurait fait voyager 20 Camerounais depuis le début de l’année. Du côté des structures supervisées par le gouvernement canadien, aucune donnée ne filtre. « On respecte la consigne de la hiérarchie », a-t-on appris.

L’une des structures logée au quartier Bastos à Yaoundé suit le dossier de Jérémie Talla. Il a d’ailleurs pris part à la séance de «Mardi migratoire» où tous les candidats à l’immigration ont pu poser des questions directement à un agent via un lien posté sur la page Facebook du Haut-commissariat du Canada au Cameroun. « J’ai été rassuré. J’avais un peu des doutes. Je peux maintenant m’engager en toute quiétude. Les conditions de vie sont meilleures là-bas qu’ici. Cet avenir incertain et teinté de misère n’encourage pas la jeunesse. La 3e Enquête sur l’emploi et le secteur informel de l’Institut national de la statistique-phase 2-, révèle que le taux d’emploi est de 50,8%. J’ai des proches qui vivent à Montréal qui m’encouragent dans ma démarche», s’enthousiaste ce charpentier qui est conducteur de moto-taxi à ses heures perdues.

L’enthousiasme est également le sentiment qui anime les proches de Lorine Epoh qui s’est rendue au Québec en  janvier dernier. «Ça n’a pas été facile pour nous. Mais Dieu est grand. J’ai contracté d’énormes dettes pour que Lorine voyage. Ma sœur, je suis ruinée mais ça vaut la peine. Elle vit chez une amie à mon époux», confie Mme Epoh, esthéticienne de profession. 

Procédures 

«Nous avons attendu trois ans pour avoir le visa étudiant. Il fallait réunir assez d’argent pour être accepté dans une école au Québec. J’ai reçu le soutien de  ma belle-famille. La caution de 12 millions Fcfa a été versée par l’un  des frères de mon époux. C’est après ça qu’elle a reçu le Certificat d’acceptation du Québec (Caq). Au Canada, c’est chaque gouverneur qui établit ses lois», explique dame Epoh. D’après cette mère de famille, pour ouvrir le dossier, elle a déboursé une somme de 100000 Fcfa. Pour la composition du dossier étudiant, elle a mis toutes ses économies d’un montant de 1.500.000 Fcfa. 

La première tentative a échoué parce que Lorine Epoh avait postulé avec sa licence en communication. Elle était déjà inscrite en master 2 dans une université publique à Yaoundé. En 2022, elle a postulé à nouveau avec son baccalauréat A4 Espagnol. Elle a été retenue. Il fallait qu’en plus elle ouvre un compte au Cameroun y verser 5.000.000 Fcfa, et un autre d’étudiant au Québec. Pour ce dernier, les parents de Lorine Epoh ont contracté une dette de 5.000.000 Fcfa auprès de la famille d’accueil qui réside au Québec. 

Lorine Epoh a reçu pour un premier temps, un visa de sept mois. La joie était grande dans la famille. Elle a choisi la filière « soins infirmiers » qui dure trois ans. Elle doit débourser 10.000.000 Fcfa par an soit un total de 30.000.000 Fcfa pour les trois années d’étudiante. « Nous allons nous battre. Elle aussi va en faire autant. Elle a déjà trouvé un travail d’agent d’entretien à domicile où elle perçoit 100 dollars tous les mercredis », raconte dame Epoh, optimiste

Immigration massive 

Pour Thaddée Owona, sociologue, expert des questions de la population et de développement, la question de l’immigration, principalement pour le Canada s’explique essentiellement par la gouvernance du chaos et ses externalités négatives. «En effet, la porosité de la politique d’emploi gangrenée par le favoritisme, la cooptation, le mandarinat, le tutorat, l’appartenance (à un cercle ou un groupe ethnique) au détriment du mérite a fini par convaincre le Camerounais lambda que son bonheur se trouve ailleurs », explique-t-il.

A cette mauvaise politique, le sociologue dit qu’il  faut ajouter un climat des affaires qui  étouffe les promoteurs des Pme, et la manière dont les ressources pécuniaires tirées des taxes sont allègrement dilapidées par la caste dirigeante. «Au-delà de ces aspects, il faut également mettre en exergue la problématique de l’inégale distribution des fruits de la croissance, le problème de l’inadéquation entre les salaires de pitance des Camerounais du monde d’en bas et le coût très élevé de la vie, la posture et le discours narcissique et ambivalent de l’élite dirigeante qui s’organise pour paupériser les masses en tablant sur des salaires insignifiants, alors qu’elle mène un rythme de vie princier. C’est en filigrane ce contexte infernal qui n’offre pas de véritable perspective d’avenir et de devenir au bas peuple, qui justifie cette immigration massive vers le Canada », conclut Thaddée Owona. 

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